Au seuil du vivant



Entrer dans l’œuvre de Céline Plousey, c’est faire l’expérience d’un passage. D’emblée, le regard plonge dans un monde de strates, de transparences et de profondeurs, où la matière semble respirer, se souvenir, se transformer. Papier japonais, encres végétales, fibres, mousses, feuilles, résines et jeux de lumière composent chez elle un langage organique d’une grande intensité. La matière n’y est jamais un simple support : elle devient un lieu d’apparition, de révélation, presque une présence. Elle possède sa temporalité propre, son épaisseur sensible et ontologique. Quelque chose y advient, affleure, se dépose, comme si la forme naissait d’un dialogue patient avec les forces du vivant.
Certaines œuvres peuvent évoluer dans le temps, selon la nature des matériaux et les choix plastiques de l’artiste ; d’autres sont stabilisées pour préserver leur équilibre. Cette relation au temps n’est donc pas une fragilité, mais une dimension pleinement pensée de son travail : une manière d’interroger ce qui demeure, ce qui se transforme, ce qui résiste à la fixation définitive.
Par cette attention aux processus naturels, aux empreintes végétales et à la matière en devenir, son œuvre entre en résonance avec certaines démarches majeures de l’art moderne et contemporain : les recherches de Giuseppe Penone sur l’arbre, la peau, le souffle et la croissance ; les herbiers sensibles de Herman de Vries ; les architectures végétales de Nils-Udo ; les gestes de Wolfgang Laib, lorsqu’il travaille le pollen comme matière spirituelle ; ou encore les œuvres d’Ana Mendieta, où le corps, la terre et les traces du vivant se rejoignent dans une même expérience primitive et poétique. Mais Céline Plousey ne relève ni d’un simple art de la nature, ni d’une esthétique décorative du végétal. Son œuvre ne représente pas le vivant : elle en recueille les processus. Sédimentations, voiles, empreintes végétales, irisations minérales, transparences et profondeurs y composent des paysages intérieurs, à la fois physiques et psychiques. La matière semble porter la mémoire des fractures, des enfouissements et des cicatrices, mais aussi celle des reprises, des germinations et des renaissances.
Dans Strates, le regard traverse des profondeurs feuilletées, comme une coupe géologique ou une mémoire déposée. Avec Océan, la couleur devient immersion : bleus, verts profonds et noirs traversés de lumière ouvrent un espace abyssal, moins marin que mental. Dans Émergences, la forme apparaît avec une fragilité première, comme une naissance encore suspendue. Cette recherche trouve une expression puissante dans Abysse, œuvre immersive pensée comme un puits de lumière autour de vitraux revisités. La lumière n’y éclaire pas seulement : elle traverse, filtre, métamorphose l’espace en expérience intérieure. Pigments végétaux, inclusions naturelles et transparences y réintroduisent le temps vivant dans l’architecture même du regard.
Dans une époque saturée d’images rapides et de surfaces lisses, Céline Plousey réaffirme la puissance de la lenteur, de l’attention et de la métamorphose. Chez elle, la matière devient un seuil : entre le visible et l’invisible, entre la blessure et la régénération, entre l’image et la présence. Un art, précisément, au seuil du vivant.
Cédric Fioretti
Critique d’art et directeur adjoint du musée de Vence
Caresser l’éphémère
Chaque œuvre commence par une collecte minutieuse.
En pleine nature, il s’agit de trouver la plante idéale… la rencontre.
L’aspect sensoriel est sans doute le plus frappant dans l’œuvre de l’artiste. Tout est mis au service des matières, pour des œuvres à toucher, à explorer par tous les sens.
La couleur végétale offre assurément le spectacle du mouvement de la matière. Par des jeux d’ombres et de lumière, des subtilités de transparence et des plongées dans des profondeurs attirantes, les palettes créées par la plasticienne complètent et subliment les matières de la nature.
Textures poudreuses ou minérales, fluides et transparentes, les strates qui constituent chaque oeuvre sont de délicates accumulations de papier washi coloré, duveteux ou diaphane, disposé en plis mouillés mœlleux ou bien aiguisés. Puis c’est un ballet de matières végétales, lisses, glissantes ou mousseuses, vaporeuses et légères.
Des paysages oniriques se dessinent et révèlent une nature traduite en émotions, appréhendée par les sens et en particulier le toucher.
Le fugace et l’éphémère ne sont jamais tout à fait capturés. Même encapsulés sous leur vernis protecteur, ils continuent d’évoluer.
Ce ne sont pas tant les matières qui sont saisies dans l’instant que l’impétuosité de la nature qui accepte de ralentir, à la modeste demande de la plasticienne.
Marielle Brie
Historienne de l’art
Rédactrice chez Drouot




